Publié par Sylvain Labbe le 10 août 2017 à 07h35

Commotions, l’autre combat du "Goon" Cudmore

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"J’espère qu’on n’attend pas un accident grave, en direct, pour réformer les choses", déclare Jamie Cudmore, qui officiera cette saison au sein du staff de l'US Oyonnax. 

Commotions, l’autre combat du "Goon" Cudmore

A travers son parcours au Canada puis en France, qu’il raconte dans son autobiographie parue en mai dernier, Jamie Cudmore explique les raisons qui l’amènent aujourd’hui à attaquer Clermont, son ancien club, en justice. Pour mettre fin à l’hypocrisie autour de la prise en charge des commotions.    

"Pas un mauvais gars"

"Après 8 mois en centre pénitentiaire pour adultes, j’ai dit : « C’est pas pour moi. » Et ça tombait bien, le jour de ma sortie, un samedi, je m’en souviendrais toujours, ma mère m’a envoyé au match… Déjà très content d’être libre, je me suis reconnu dans cette famille du rugby, qui a su m’entourer et me dire qu’elle avait besoin de moi. Sur le terrain, mais aussi en dehors à travers le travail du bois. Au fond de moi, je n’étais pas un mauvais gars, mais là aussi j’avais la volonté de protéger mes amis, mes proches et, parfois, ça dérapait…"

"Un peu voyou, oui peut-être"

"J’ai toujours voulu agir en homme droit et faire les choses en face. Et souvent parce que je ressentais une forme d’injustice. Au Canada, la mission, encadrée par les règles et précise du « Goon » au hockey, envoyé par le coach, c’est justement ça, de basculer un match, de régler un compte, de défendre ses coéquipiers, être devant, parfois faire peur à l’adversaire, mais surtout de le marquer… Moi, j’ai toujours voulu dominer mon vis-à-vis pour le bien de l’équipe. Pas pour moi. Et si j’y trouvais peut-être une forme de satisfaction, c’était surtout pour aider l’équipe à avancer. C’est là que repose le malentendu en France ; alors dur au mal, c’est sûr, un peu voyou, oui peut-être, mais le sens a toujours été de faire avancer l’équipe. Longtemps, je n’ai pas réussi à canaliser ça, jusqu’au déclic de ma rencontre avec un psy, qui m’a permis de jouer mes meilleures années de rugby."

Cudmore assigne Clermont devant la justice https://t.co/0VVMuo9O67pic.twitter.com/iiORlVxSm1

— Europe1 Sports (@sports_fr) 7 juin 2017

"Les joueurs devenus du bétail"

"Je ne veux pas changer ce jeu, pas du tout. Le rugby, ce sport d’équipe, ces valeurs, sont primordiales pour moi. Le sens de ma fondation, c’est insister sur la prise en charge sur le terrain. Créer une prise de conscience, surtout chez les plus jeunes. Parce ce qu’ils regardent tous le Top 14, où le protocole actuel HIA n’est pas satisfaisant : on ne peut pas prétendre réaliser un test clinique en dix minutes, sur le bord du terrain, avec un médecin forcément impliqué auprès de son équipe. Le règlement de World Rugby est pourtant formel : un joueur, suspecté de commotion, doit quitter le terrain définitivement. Et à partir de là, uniquement, tu peux être soumis à un vrai test HIA sans la pression de cet environnement. On me dit que je ne suis pas le mieux placé pour mener ce combat, mais je suis passé par là. Le rugbyman veut toujours continuer à jouer, mais c’est justement à son entourage de lui dire stop. Si les joueurs ne sont pas éduqués, sensibilisés dès le plus jeune âge, le danger est énorme. Parce que ce jeu est devenu un business et que les joueurs sont devenus du bétail. Un produit périssable. On ne peut plus se permettre de ne pas être radical sur un sujet pareil. Des enfants sont déjà morts sur le terrain au Canada ou en Angleterre. On ne peut pas continuer à voir des parents perdre un enfant parce qu’on ne savait pas le danger d’un deuxième impact. Pour un jeu, c’est ridicule."

"Si tu tapes dur tout le temps…"

"Certaines équipes basent leur jeu sur le défi frontal, ce rugby marteau-pilon… On pense à Toulon, le Racing ou Montpellier avec tous leurs Sud-Af’. Mais j’espère que la voie montrée par Clermont sera suivie. Il y a aussi une notion d’espaces dans le rugby… Si tu tapes dur tout le temps, on s’expose à des dégâts. Jouer dans les intervalles, faire vivre le ballon avec les fameux « off-loads », c’est plus plaisant et plus beau à voir. Ça, c’est le rugby. Et l’équipe de France aura à y gagner. Parce que c’est le rugby moderne. Chez les All Blacks, du 1 au 15, tout le monde peut faire la passe, jouer au pied et chercher la faille dans la défense. Comme au football, avec le « football total » de Cruyff. On est obligés d’en passer par un total rugby. Les mentalités en France évoluent et c’est essentiel. Une nouvelle génération de jeunes joueurs humbles et à l’écoute des anciens l’a bien compris en bossant comme des ânes, il n’y pas de secret."

"On risque la mort"

"J’ai eu beaucoup de chance de ne pas connaître de graves blessures. En onze ans de carrière au plus haut niveau, j’ai eu droit tout au plus à onze mois de vacances… Tout le monde tape sur les joueurs de l’équipe de France parce qu’ils n’ont pas battu les Boks, mais comment être performants à ce rythme ? Quelque chose doit changer… (l’intersaison est prolongée à partir de cette saison et passe à 10 semaines) J’espère qu’on n’attend pas un accident grave, en direct, pour réformer les choses. On se souvient de Florian Fritz, qui quitte le terrain le visage en sang et du coach qui tape à la porte pour qu’il revienne en jeu. Moi-même, je vomissais dans le vestiaire (en finale du Top 14 2015 face à Toulon) et le médecin m’a laissé reprendre le match (*). Toutes les recherches sont formelles: un deuxième impact et on risque la mort. C’est la raison qui me pousse aujourd’hui à faire du bruit, à réclamer une expertise médicale. C’est dur d’attaquer Clermont, mais tous mes amis me soutiennent dans cette action. On m’a traité de « traître », alors que j’avais tenté de les alerter, mais je ne veux ni régler mes comptes, ni  faire du bruit pour faire du bruit en devenant le premier joueur à se retourner contre son club pour ce motif-là. Les choses doivent changer. Toutes les équipes veulent gagner, mais mettre en jeu la vie de quelqu’un pour y parvenir, ce n’est pas le rugby. Et s’il faut élargir le banc des remplaçants, les puristes vont hurler, mais le rugby a tellement évolué en si peu de temps… Quelque chose doit changer. On a su investir sur la vidéo, je ne comprendrais pas comment on ne pourrait pas mettre 1 000 euros pour mobiliser un médecin indépendant le temps d’un match."   
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(*) Cudmore avait subi une première commotion deux semaines plus tôt en demi-finale de la Champions Cup face aux Saracens. Là aussi avec une reprise du jeu sous la pression, selon lui, du médecin de l’ASM.

Présumé coupable (Ed. Marabout) Jamie Cudmore, Gavin Mortimer 308 p. (19€90). 

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